Chapitre 1 : Un pentacle près de la maison verte. 

Il était tôt, très tôt. Une lueur grise donnait à peine sens aux ombres des hauts pins. Les grandes silhouettes immobiles se découpaient vaguement dans la brume. Aucun bruit, même pas le chant du petit duc. Mélissa s’enfonçait dans le bois, enveloppée d’une cape de laine. Ses pas faisaient craquer les aiguilles et les branches de pins. L’endroit pourrait paraître peu rassurant. Mais Mélissa et sa petite sœur connaissaient le chemin. Malgré tout, Tessa se rapprocha de Mélissa. Les deux sœurs se faufilaient entre les pins. Et marchaient à grandes enjambées pour ne pas s’enfoncer  dans le profond matelas d’aiguilles de pins. Mais soudain Tessa retint sa sœur par la manche de sa robe. Mélissa se retourna sans hésitation. Lorsqu’elle vit que c’était sa petite sœur, elle leva un sourcil et demanda :

—Qu’y-a-t’il Tessa ? Tu as peur ?, sur un ton légèrement agacé. 

—Non pas du tout ! Ecoute…, répondit Tessa choquée. 

Les deux filles se turent il n’y avait pas de bruit. Enfin…Mélissa finit par remarquer le bruit de l’eau qui coule. Elle dit aussitôt avec enthousiasme :

— La source ! On y est presque, allez courage ! 

Et c’est avec plus d’entrain qu’elles se remirent en marche. Mélissa ne sentait plus le métal froid contre sa peau. Le métal de la anse du seau qu’elle portait. Elle avait un but, c’était d’arriver à la source. Et quelque chose la rendait très curieuse. Sa curiosité faisait chauffer sa tête et brûler le bout de ses doigts. Elle avançait malgré elle, de plus en plus vite. 

Et enfin elle déboucha entre deux frênes au bord d’un minuscule ruisseau. Vraiment un filet d’eau. Tessa poussa la branche d’un frêne et s’arrêta à côté de sa grande sœur. Toutes deux contemplèrent les arbres et l’eau. Puis Mélissa brandit son seau et lança : 

—Allez, on y va ! 

Et elle se mit à remonter le courant. Tessa hurla : 

—Attends moi !! 

Elle courut pour rattraper Mélissa. Celle-ci regardait ses souliers s’abîmer dans l’eau et la boue. C’était les seuls qu’elles possédait. Et ses sœurs n’avaient pas d’argent pour en racheter. Les fabriquer était minutieux et compliqué… Elle les retira donc et recommanda à Tessa de faire de même : 

—Enlève tes chaussures, elles vont s’abîmer. 

Tessa ne répondit pas et s’appuya contre un arbre pour les enlever. Elles se remirent en marche les pieds dans la boue.  Et une minute plus tard, elles étaient devant la source. Un filet d’eau claire et pure s’échappait d’un rocher, pour tomber dans un bassin de pierres pas très grand. Tessa posa sans attendre son seau dans la vase du fond de bassin, et s’assis sur un rocher près de la source. Mélissa posa son seau à côté de celui de sa sœur puis elle se leva également et, toujours pieds nus, elle dit calmement à Tessa : 

—Attends-moi là quelques secondes. Je vais juste voir quelque chose pas loin. Tu ne bouges pas ! 

—Oui, oui je ne bouge pas. 

—Merci. 

Et elle repartit en toute hâte entre les pins. Elle était si précipitée et curieuse qu’elle en était à bout de souffle. Les aiguilles de pin auraient pu lui faire mal. Mais elle ne sentait rien. En revanche son nez rougit légèrement par la fraicheur matinale. Elle sautait telle un chevreuil sur le matelas d’aiguilles. Mentalement, elle comptait les arbres. «  1, 2, 3, 4 et un cinquième sur la gauche, on tourne et…voilà, le sixième pin ! » Mélissa suivait les indications de Mélissande. Mélissande était très espiègle et lui avait peut-être menti au final. Mais Mélissa voulait croire à la découverte de sa sœur. Elle s’empêtrait dans la brume en regardant les pins avec attention. Mais bientôt, elle s’arrêta devant le sixième pin à gauche. Mélissande lui avait dit que le pin avait trois branches énormes qui formaient comme un trident. Et c’était exactement cette configuration de branches, là. 

Mélissa se pencha sous le tronc un peu bancal. Son cœur battait de plus en plus vite. Elle regarda sous le tronc. Dans l’écorce était gravé un pentacle vert fluo. Les traits se mêlaient, les ronds étaient rayés. Et cela fluorescait ! Mélissa s’arrêta de respirer un instant. Puis elle se leva d’un coup, si bien que sa tête heurta le tronc penché. Elle la prit entre ses mains puis se mit à courir pieds nus, un sourire montant aux oreilles. Ravie. Elle n’en revenait pas. « La forêt est magique ! » se répétait-elle. Elle rejoignit sa sœur qui l’attendait, debout, un seau à la main. Lorsque Tessa vit sa sœur, elle lui dit un peu fort pour couvrir le bruit de l’eau : 

—Ha, tu es là ! Vite dépêchons-nous, Nora nous avait dit de rentrer avant le jour ! Nous sommes en retard ! 

En effet la lumière était devenue dorée et chaude. De très petits lézards s’étaient posés sur des pierres non loin. Mélissa avança tête baissée. Puis elle se courba pour prendre son seau plein d’eau. Et elles entamèrent le retour.

***

Les deux fillettes grimpaient la pente entre les haut pins. La lumière passait entre les troncs et éclairait délicatement leur chemin. Elles mirent enfin les pieds sur une pelouse sèche, qui devait être autrefois verte et grasse… Un chat blanc jouait avec les papillons dans le petit jardin ensoleillé. Mélissa avança vers la porte du jardin qui, ouverte, semblait les inviter à entrer. Les deux sœurs se mirent sur le pallier et déposèrent l’une après l’autre leurs seaux près de la porte. A peine levèrent-elles la tête qu’elles entendirent des pas dans la cuisine sur laquelle la porte donnait. Une ombre passa vite devant la fenêtre de droite, Mélissa eut tout juste le temps de l’apercevoir.  Mais dans l’encadrement de la porte se dressait déjà la silhouette de Nora leur grande sœur. La jeune femme les regardait avec un air dur et mécontent… 

Elle fixait leurs pieds pleins de boue. Elle soupira et murmura pour elle-même « Ffffou. Reste calme ». Puis s’essuyant le front avec le revers de sa manche elle dit : 

—Les filles, vous ne pourriez pas faire attention à ne pas vous salir ? J’ai déjà le repas à préparer et Mélissande qui court partout alors je compte sur vous pour vous dépêcher d’aller vous laver ! 

Mélissa soupira intérieurement, Tessa levait les yeux vers Nora,  le visage effarouché. Mélissa prit la main de sa petite sœur et dit à Nora : 

—L’eau est là. 

Puis elle partit en courant avec Tessa. Mélissa était bien trop excitée pour s’attarder de trop avec Nora. Elle voulait trouver Mélissande. Les deux filles coururent le long de la maison de pierre, dans le petit bout de jardin bien sec. Mais elles finirent par disparaitre en tournant dans l’angle de la maison. Mélissande avait le sourire jusqu’aux oreilles, elle était si heureuse d’avoir découvert ce pentacle. Le mystère de ce signe la chatouillait. Tessa lâcha la main de Mélissa et s’approcha du mur, il y avait un robinet d’extérieur et une bassine. Elle se jeta sur le robinet essayant de l’ouvrir de toutes ses forces mais la manette ne bougeait pas. Toujours aussi excitée, Mélissa mit sa main sur celle de sa petite sœur et ouvrit le robinet. Tessa poussa péniblement  la bassine en métal sous le robinet et relevant sa jupe elle mit les pieds dans la bassine, l’eau devint marron, la boue sèche se décollait. Mélissa était debout derrière elle. La bassine n’était pas grande, elles devaient faire la queue. Tessa commença à chantonner un air, de sa voix de petite fille. 

Les cigales,

 chantent dans les pins, 

Le vent les fait se balancer,

Le grain s’envole du moulin,

Madame va chercher son pain, 

Les cigales, 

chantent dans les chênes,

Le vent les fait se balancer, 

Le papillon brise ses chaines,

Pour s’envoler au-dessus, 

de la plaine. 

Mademoiselle resserre son gilet de laine. 

Mademoiselle resserre son gilet de laine…

Et ainsi de suite, les cheveux blonds de la petite fille se balançaient dans la brise, pendant qu’elle chantait, Mélissa trottinait derrière elle regardant partout autour espérant voir Mélissande arriver. Elle sautait d’un pied sur l’autre. Elle mourrait d’impatience de voir Mélissande, son coeur battait la chamade en partie à cause du fait qu’elle sautait de partout et en partie à cause de son excitation. La haie d’arbousiers derrière elle se balançait avec un bruissement. Le bruissement des feuilles, la voix de Tessa, les voix des passants dans  la rue devant la maison, les pas des filles sur le carrelage de la maison et le cri d’un rapace, toute cette harmonie sonore fut perturbée par un grognement dans la haie. Tessa arrêta de chanter et s’immobilisa, Mélissa se retourna à peine surprise. Quelques secondes passèrent avant qu’une chienne noire et blanche ne saute sur Mélissa. Elle aboyait joyeusement et jappait aussi. Mélissande apparut derrière elle s’esclaffa : 

—Vous n’avez même pas sursauté ! Elle riait, ses yeux, encadrés par sa chevelure brune, se plissaient joyeusement.