Ha…! Cette impression de bonheur et de détente est agréable. Je viens juste d’ouvrir l’œil et je me sens très bien. La lumière bleue-grise du petit matin illumine discrètement la pièce. Révélant les couleurs. Du pourpre de ma couverture en velours, jusqu’au brun profond de la vieille armoire en face de mon lit. La lumière de l’aube m’incite à aller regarder par la fenêtre. J’en ai très envie. A travers la vitre, on voit les prés derrière le manoir. Les prés d’aventure.

Mais je sais que je vais geler si je sors du lit. Nous sommes en début de printemps, et la Bretagne est encore froide de l’hiver… Et puis, on ne peut pas dire qu’il fait chaud dans le manoir le matin tôt. Je me mets à fixer le plafond sombre et le lustre éteint, je ne pense à rien. C’est là que j’entends le premier bruit de la journée. C’est un bruit de rien du tout. Ce sont les domestiques qui marchent à pas pressés dans les couloirs obscurs. C’est un bruit timide et régulier. Le claquement des chaussons de cuir sur le sol de pierre. Chaque fois que des pas passent trop près de ma chambre, j’ai peur que ce soit Héloïse.

Héloïse, c’est ma femme de chambre. Elle est très douce mais un peu stricte par fois. Je ne lui en veux pas, elle est dans les règles. Mais en revanche je déteste me lever de mon lit douillet, marcher sur le parquet froid et enlever ma douce et chaude robe de nuit. Soudain, un gémissement plaintif et exagéré parvient à mes oreilles. Je me retourne sur le matelas de plumes et admire ma sœur, roulée en boule au bout de notre lit avec sa couverture de fourrure. Ses cheveux, un amas de boucles brunes, cachent son visage. Iris est immobile, son corps s’élève au rythme lent de la respiration de quelqu’un qui dort. Mais je sais que ma capricieuse sœur fait du théâtre. Je chuchote donc :

— Iris ! Tu ne dors pas !, sur un ton faussement agacé.

Iris tremble un peu mais sans émettre le moindre bruit. Je touche au but ! Elle rit déjà ! Alors je dis sur un ton savant et en ne chuchotant plus du tout :

— Quand tu dors, tu ronfles. C’est une vérité cruciale.

Sur mes mots, elle se met à ronfler très bruyamment. Cette fois ci, c’est moi qui ris. Mais à pleine voix. Et dans notre agitation, tandis que’Iris se relève dans le grand lit, la porte s’ouvre… Le grincement qui sert de sonnette est couvert par nos rires. C’est pour ça que nous sommes surprises quand nous la voyons face à notre lit. Héloïse. Elle se tient dans l’encadrement de la porte en bois. Elle prend délicatement la parole entre deux éclats de nos rires :

— Bonjour Mesdemoiselles, vous êtes de bonne humeur ce matin, dit-elle simplement avec un sourire suffisant.

J’échange un regard complice avec Iris, nous pensons la même chose : comme tous les matins !! Mais je réponds poliment :

— En effet, Héloïse, en prenant une voix calme et gaie.

Iris sourit, mais à peine après un petit silence léger… la porte se rouvre. Cécile apparaît derrière Héloïse. Cécile c’est la femme de chambre d’Iris, elle est un peu timide et silencieuse. C’est un très grand contraste avec ma sœur qui est dynamique. Héloïse s’écarte pour la laisser entrer. Cécile a l’air essoufflé. Elle a surement couru pour rattraper son retard. Je la regarde avec une expression emphatique et sincère.

***

Je déboutonne ma robe de chambre, mes pieds se réchauffent dans l’eau chaude. La cheminée a été rallumée, il y a quelques flammes qui dansent dans l’âtre. Héloïse brosse efficacement mes boucles blondes. Derrière nous, Iris est assise sur le lit les jambes également dans l’eau. Et Cécile essaie désespérément de dompter les boucles volumineuses de ma sœur. Moi j’ai hâte de choisir ma robe pour le déjeuner. Je jette des coups d’œil envieux vers l’armoire. Je vise la collection des robes parisiennes en couleurs. Héloïse se lève de sa chaise. Je suis un peu surprise, mes cheveux sont déjà démêlés ?! Elle dit donc :

—Bien. Vos cheveux sont convenables, voyons la robe à présent.

Dans ma tête : « Victoire ! ». Je ferme le poing, je suis toute contente. Mes jambes frémissent malgré moi dans l’eau. Iris me regarde avec jalousie. Elle, elle est encore aux cheveux, Cécile galère. Le peigne passe dans les audacieuses mèches sans rien n’y faire.

Bon, je me re-concentre sur l’armoire qu’Héloïse vient d’ouvrir. Je me lance dans le meuble. Je pourrais grimper dedans. Mais je me contente d’enfoncer la tête parmi les tissus. L’odeur du bois ciré  m’est  familière.  Je  fais  défiler  les  robes  pendues  sur  des  cintres  en  commentant  chaque couleur :

— Que ce jaune est pétillant et ce rouge dramatiquement sanglant….! Ho, et ce mauve, qu’il est mélancolique.

Capucine glousse, et les regards amusés qu’elle me jette, m’encourage à continuer. Les bleus des jupes, les blancs des manches, les nœuds roses et jaunes et les ceintures rouges et dorées. Elles sont toutes belles mais il faut que j’en choisisse une. Une. La jaune m’irait bien, avec son débardeur sur col roulé et son gros nœud blanc, mais pour dehors…trop de risques de se tâcher. La bleue claire, manches blanches et bouffantes ira. Je dis à Heloïse :

— J’aimerais porter celle-ci.

Je désigne la robe bleue claire du doigt. Heloïse acquiesce, la décroche du cintre et l’étale sur le lit. Elle fait un tout petit signe à Cécile, tous petit. Un froncement de narines et un doigt frémissant. Cécile tire le baldaquin rouge et Heloïse un rideau beige qui sépare la chambre en deux. Là, c’est l’instant fatal. Où je peux mourir congelée. Où il faut faire très attention. Ce moment s’intitule : l’enlevage dramatiquement affreux de la robe de chambre.

Je la retire, cette robe de chambre gris perle et aux manche amples qui est la mienne. Haaaaa ! Mon dieu ce que j’ai froid !! Je frissonne, tout mon corps a la chair de poule. Je pose malgré moi la robe gris perle sur le lit et j’enfile vite mon « col roulé ». Le « col roulé » est un haut spécial et serré, celui-ci est blanc. Puis un pantalon retroussé sous ma jupe. Et enfin, la robe. Manches bouffantes blanches, jupe bleue ciel, gros nœud bleu et des dizaines de jupons en soie. Je l’enfile facilement, Heloïse ajuste la ceinture argentée autour de ma taille. Je me regarde dans le miroir. Elle me va bien…!

Nous passons à la coiffure. Je m’installe devant le miroir. Heloïse tient absolument à tirer toutes mes mèches dans mon gros chignon, dans lequel elle va mettre des fleurs. Je ne suis pas tellement d’accord qu’elle me les tire toutes, mais je la laisse faire. Je sais que c’est un ordre de mère. Mère (la Comtesse) est très sévère avec la coiffure. Comme avec tout le reste en fait. Mais ce n’est pas elle que nous redoutons de croiser, Iris et moi. Non. Celle que nous redoutons c’est : MADAME D’AUBTERRE.. Ha la la… Iris la hait, son visage est son trauma. Moi ça va. Madame d’Aubterre c’est notre préceptrice. Elle n’est pas drôle du tout. Argf, j’en ai des frissons rien que d’y penser.

Je regarde la silhouette d’Iris du coin de l’œil pour me changer les idées. Je vois les mouvements de l’ombre à travers le rideau crème. Elle s’ébouriffe les cheveux. Cette Iris décidément ! A peine coiffer elle se décoiffe. C’est magnifique !!

Héloïse dit doucement :

— Bien, vous pouvez y aller Mademoiselle.

Sa voix est 1500 fois plus posée que la mienne. Je réponds avec le plus de noblesse possible : — Merci, chère Héloïse.

Je me tiens droite et j’avance gracieusement jusqu’à la porte. Là, à l’instant ou ma main touche la poignée de métal, Iris saute et vient se placer derrière moi. Nous adressons la révérence la plus parfaite à nos servantes. Puis, j’ouvre la porte et Iris s’élance dans le corridor sans m’attendre. Elle court sans la moindre dignité et me hurle :

— La première en bas de l’escalier N°3 à droite a gagné.

Mais moi, je n’ai pas attendu cette phrase pour me lancer à sa poursuite. Et je sais que je vais la rattraper. Hop, nous virons l’une après l’autre comme des juments au galop dans un long couloir bordé de statues de marbre. Je cours, quitte à tomber et je m’accroupis soudain. Mouvement purement stratégique. Tous mes muscles sont en tension. Je dois viser juste la bonne vitesse. J’écarte mes jambes sur le sol, mes petites chaussures argentées glissent sur le carrelage ocre. Je donne de l’élan en montant et en redescendant mon corps. Que c’est drôle de rattraper sa sœur sans même avoir à courir !! Arrivée juste derrière Iris, je me relève en manquant de tomber au sol. Tant pis. Les carreaux se rapprochent de ma tête, je vacille. Mais….non. Je me redresse et prends un tournant à gauche Nous arrivons côte à côte devant l’escalier N°1. Un petit escalier. Nous balayons les alentours du regard, personne. Iris me lance un regard plein de malice. Elle s’assoit sur la rambarde gauche et moi sur la droite. Je lui renvoie un regard profond et exagéré.

Puis elle déclare, sur un ton dramatique :

— Si je meurs dans l’escalier, promets-moi de ne pas succomber au chagrin… Je réponds en posant une main sur ma poitrine :

— Je ne serais pas triste tant que tu meurs avec noblesse et élégance.

De façon synchronisée, nous nous lançons d’une main sur la rambarde, et nous nous mettons à glisseeeeeeeeeeeer…….Et c’est très drôle. A présent la compétition revient, j’oriente mes jambes pour aller plus vite. Là, je me fais la réflexion que la rambarde est jolie. Oui je sais c’est bête. Mais dans la lumière tamisée des couloirs, cette rambarde ondulée aux reflets d’or est plutôt jolie.

Ho non !! Iris me dépasse. Je ne vais pas me laisser battre. Je place mes mains le long du métal et j’adapte la position de mon dos. Je glisse plus vite. Nous sommes au même niveau. La rambarde se termine, je bondis et me remet immédiatement à courir, Iris à mes trousses.

Je cours comme une effrontée. Mes jambes deviennent de plus en plus douloureuses. Nous virons à droite. Couloir légèrement courbé. Nous courons côte à côte, toutes deux fatiguées. Mais Iris saute, devant moi. Et elle me fait un clin d’œil. L’agacement me fait frissonner à cet instant.

Nous arrivons devant le deuxième escalier. Dernière chance avant le grandiose N°3 qui est à la suite. Nous regardons les rambardes noires et droites. Elles sont couvertes de guirlandes colorées. Encore une fois, tant pis. Nous nous regardons avec aplomb. Puis nous nous laçons dans les marches, elles défilent sous mes pieds. Nous les dévalons sans retenue. Le bruit résonnant de nos pas emplit l’allée principale. Des domestiques troublés nous regardent avec de gros yeux. Mais moi je veux dépasser Iris. Le haut plafond, les nombreux lustres de cristaux figés, les hautes et grandes fenêtres, les guirlandes, ma course est plus importante. Mais arrivée au 3ème escalier, je suis derrière, et Iris quelques marches devant. Je regarde le plafond avec un air personnellement offensé, comme pour démontrer la tragédie à l’univers. Puis un sourire coquin aux lèvres, je m’élance. Iris est à la cinquième marche. Je peine à assurer mes pas. Mes jambes me font mal, j’ai le souffle court. L’air me manque. Mais j’ignore. Je dévale les marches, je suis juste derrière Iris.… elle pose le pied sur le carrelage blanc avant moi.

Ouf, j’arrête de courir, quel soulagement ! Bon, je suis un peu déçue mais surtout épuisée. Iris saute de joie. Moi je n’ai aucunes raison de faire un effort physique. Je m’écroule sur une des marches. (chose impropre) et je tente de calmer mon souffle. Iris lâche un petit rire et se laisse tomber à côté de moi. J’époussette vivement ma jupe bleue claire. Nous reprenons doucement notre respiration. Mon cœur ralentit progressivement.