Nous nous tenons noblement droites devant la porte à double battants du salon rouge. Nous avons laissé nos vrais visages, nos rires et la course dans les escaliers derrière nous. J’échange un tout petit regard avec Iris, il veut dire : « mode poupées sages ».

Immédiatement je redresse les épaules, je lève le menton et j’adopte une expression de douceur maîtrisée que je trouve en réalité ridicule. La transformation est absolue.

Deux majordomes ouvrent les portes du salon rouge. Cela peut paraître impressionnant mais j’ai l’habitude. Nous entrons élégamment dans la pièce. Elle est emplie de tapis aux couleurs chaudes : rouge  écarlate,  bordeaux,  orangé,  rosé,  ocre,  etc.  Il  y  a  beaucoup  de  grandes  fenêtres  aux menuiseries dorées (pas aussi grandes que celles de l’allée principale). Et puis au centre une grande table en bois clair. Sur laquelle nous attendent de magnifiques pâtisseries et viennoiseries, servies dans de magnifiques plats en porcelaine blanche et en cristal. Notre mère (cheveux bruns tirés, visage tendu, grands yeux noisettes et cou paré de bijoux en jade) nous attend elle aussi sur une chaise. Elle est vêtue d’une robe rigide de couleur gris perle. Sa longue jupe est boutonnée comme son col, on dirait presque une robe-manteau. Mais de petits volants habillent le haut aux manches longues, qui est d’une simplicité rigoureuse. Un très grand contraste avec la robe d’Iris et la mienne. Bleu et blanc pour moi, rose clair et rose foncé pour Iris. Cela doit être drôle à voir ! Mère dit très calmement en hochant la tête :

— Bonjour Mesdemoiselles.

Sa voix était maternelle et maitrisée. Cette voix, je sais la prendre, tout comme Iris. Nous faisons une très belle révérence et je dis de ma fausse voix douce :

— Bonjour Mère.

— Asseyez-vous, proposa notre mère Justine avec un geste de la main invitant.

Iris et moi nous asseyons côte à côte, face à Mère. Je remarque immédiatement que la présence de Père (le comte) manque à l’ambiance générale. Nous commençons à nous servir des pâtisseries alléchantes. Tout en continuant de sourire et de remplir mon assiette de viennoiseries, je donne un petit coup de pied à ma sœur. Iris me jette un regard en coin, interrogatif. Je désigne discrètement du petit doigt la place vide de Père. Iris m’adresse un autre regard cette fois-ci faussement paniqué :

Traduction :

— Ho mon Dieu…! Papa a disparu !

J’essaie d’effacer mon sourire en mordant une grosse bouchée de croissant. Et une fois avalée, je questionne poliment mais avec conviction la comtesse : — Mère, où est Père en ce moment même ?

J’ai l’air tellement calme qu’Iris étouffe un rire dans sa tasse de thé noire. Je m’empêche de sourire, c’est dur ! Les plis de ma peau sont si rebelles ! Mais ouf.. Mon sourire se retient.

La comtesse Justine répond :

— Il est parti en ville très tôt ce matin pour régler des affaires.

Cette réponse est vraiment bizarre ! Là… j’échange un regard douteux avec Iris. Traduction : — Cette phrase est vide d’information ! Je demande « quelles affaires » ?

Iris répond par un regard certain :

— N’aies pas peur de ton audace.

Alors je demande à Mère en baissant les yeux vers le plat de tartelettes en face de moi : — Puis-je savoir de quelle « affaires » s’agit-il ?

Justine hausse un sourcil et sur son visage apparaît une expression offensée et maternelle à la fois. Elle scrute longtemps mon expression faciale à moi avec sévérité. L’air qui entre par la fenêtre s’arrête, les rideaux roses pâles retombent. Le tic-tac de l’horloge devient inquiétant. Enfin la comtesse me répond (bien qu’Iris soit pendue à ses lèvres et la regarde avec sincérité) quelque chose de très inintéressant :

— Il discute des territoires avec le notaire, mais enfin cela ne VOUS regarde pas.

Si, bien sûr que ça me regarde ! Je serai l’héritière de ce manoir ! Pourquoi Mère en saurait plus que moi ?! Cette phrase rallume une révolte en moi, un révolte que j’ai toujours plus eu que ma sœur.

La comtesse passe nos visages au peigne fin. Je sens comme un peu d’air glacial souffler sur mes joues, mon front, le contour de ma bouche…Brr…affreux.

Je détourne les yeux et me sert trois madeleines dorées, Iris un pain au raisin. La tension retombe immédiatement. Je coupe délicatement ma madeleine en deux et trempe une des moitiés dans mon thé.

Nous mangeons toutes trois avec grâce. Le déjeuner aurait été très ennuyeux si Iris n’avait eu l’idée d’apporter quelques délices à Edouard.

Edouard, c’est l’un des fils de la famille qui s’occupe de notre ferme. Et parfois nous lui emmenons quelques viennoiseries et/ou pâtisseries pour le déjeuner. Sachant qu’il n’a pas beaucoup à manger. Je tends le bras vers un plat de pain au chocolat. J’en attrape deux, l’un sur l’autre. Et j’en fais disparaître un des deux sous la table, sur ma serviette. C’est trop drôle ! Iris découpe son croissant. Je vois sa main droite agrippant la fourchette. Son petit doigt se tourne étrangement vers le bas. Je comprend soudain qu’elle désigne la serviette sur ses genoux. Là, je vois une multitude de pains aux raisins, madeleines, biscuits beurrés délicatement posés sur le carré de tissu blanc. Je lui donne un petit coup de pied sous la table en signe de reconnaissance. C’est plutôt un frôlement de chaussures. Je regarde quelques instant ma propre serviette. Deux pains aux raisins, une petite brioche et quatre madeleines.

La comtesse prend sa tasse de thé entre ses doigts. Les rideaux roses se soulèvent légèrement. Le soleil doux du matin éclaire toujours aussi délicatement le salon rouge. Cela réchauffe les couleurs chaudes. Je découpe en quatre la tartelette aux framboises que j’ai dans mon assiette. Je porte la fourchette à ma bouche. Les framboises explosent et rendent leur jus légèrement acide. Le biscuit est si craquant, il est bien sucré aussi ! Et la crème cassis avec un gout légèrement amer est bien sucrée. La texture onctueuse en bouche..! Délicieux.

Iris pose une question à l’improviste à notre Mère sûrement pour entretenir la « conversation » : — Mère, que faisons-nous après ce charmant déjeuner ?

La comtesse finit de mâcher une madeleine en prenant un air intéressé. Puis elle répond :

— Bonne question, vous avez une leçon d’Histoire avec…

Je laisse pendre mes mains avec désespoir de ma chaise. Geste discret. Iris fait retomber ses pieds qu’elle balançait sous la table. Tout ça en un quart de seconde avant que Mère dise le dernier mot redouté :

— Madame d’Aubterre !

Nous avons pré-réagi à ce nom qui incarne la terreur ! En apparence, j’acquiesce doucement. Iris tente de dissiper une expression de mourante abandonnée. Mais ça ne se voit pas, il n’y a que moi qui peux savoir que ma soeur ne se sent pas bien.

Nous entendons soudain un bruit dehors. Pas un bruit léger. Un grand bruit qui prend de la place. Des  tintements  de  sabots,  des  ordres  lancés  à  toute  voix  et  des  hennissements  tremblants  ou assourdissants.  J’entends  le  souffle  mécontent  des  animaux.  Les  bruits  arrivent  par  la  fenêtre ouverte. Ces sons piquent ma curiosité.

Haa…..! Si la comtesse n’était pas là, je serais déjà à la fenêtre ! Cette impuissance m’est très désagréable. Je jette un coup d’œil à Iris, elle semble troublée ! Alors là, je suis ébahie ! Ai-je raté un détail ? Mère aussi a l’air inquiète. Justine se lève de sa chaise et nous dit avec un ton préoccupé :

— Je vais voir ce qu’il se passe, cela m’embête de vous laisser seules mais je dois m’occuper de la situation. Elle marche très droit vers la table puis elle se retourne, incline légèrement la tête et sort.

A peine est-elle dehors qu’Iris répond à la grande porte rouge :

— Non non, mais ne vous en faites pas. Nous sommes très heureuses sans vous…!

J’éclate de rire, un rire qui détend. Iris me rejoint dans le moment hilare. Mais nos rires s’éteignent, interrompus par un hennissement. Iris s’exclame soudain :

— Mais bien sûr ! Je continue :

— Allons à la fenêtre !

Je me lève n’importe comment, ma chaise vacille. Celle d’Iris tombe. Nous courons jusque’a l’une des fenêtres qu’Iris ouvre. Un léger courant d’air vient déranger nos coiffures. J’ignore. Mon attention est focalisée sur la scène qui se déroule sous mes yeux, au pied du manoir. Quatre magnifiques chevaux se débattent dans leurs liens.

L’un d’entre eux est blanc et lance ses sabots très agressivement. Mon cœur bat comme si j’étais l’équidé. Pauvres animaux…! Je tourne mes yeux baignés de larmes vers Iris. Mais ma sœur regarde la scène horrifiée. Je suis ses yeux et les miens tombent sur Edouard. Je ne l’avait pas distingué des autres hommes en pantalons de campagne bruns et noirs. Mais maintenant je ne vois plus que lui, menacé par le grand cheval blanc. Je ressens de la peur pure pour lui. Je regarde la scène terrorisée à présent. Les quatre hommes en tenue de ferme face aux trois chevaux aux robes magnifiques,  Edouard  menacé,  le  dernier  cheval  blanc…et  notre  Mère  tentant  de  calmer  la situation ! Tout ça sous des rayons de soleil absolument magnifiques.

Iris se retourne très maladroitement et s’assoit sur ma chaise. Le visage plongé dans ses mains. Moi grinçant des dents, je referme la fenêtre et court vers ma sœur. Je reste sous le choc, l’étalon était vraiment grand. La scène très impressionnante. Je ne trouve aucune autre issue que la parole :

— Ne t’en fais pas Edouard passe sa journée avec ses chevaux.

Iris lève la tête, son visage était tordu par le choc lui aussi. Elle me dit presqu’en pleurant :

— Mais je ne peux rien faire ! — Je sais, c’est pareil pour moi.

J’époussette ma jupe azur par réflexe et je retourne à la fenêtre. Je vois Edouard se dirigeant vers les écuries tenant un cheval blanc mais taché de noir par le licol. Tout va bien, c’est fini. C’est là que je m’aperçois que mes sourcils étaient froncés car mon front se déplie. Je suis de nouveau détendue. Je n’ai rien fait et pourtant un poids a dégringolé de mon ventre à mes pieds. Et lorsqu’il tombe, je redeviens totalement opérationnelle. Je préviens Iris :

— Iris, Edouard va bien, ils guident tous un cheval.

Iris ouvre un peu plus grand les yeux en expirant. Elle aussi redescend. Maintenant que je suis détendue, je peux prêter attention aux détails. Comme le bruit des bottines de Mère devant la porte…