Je marche à toute allure. Iris aussi, elle marche à coté de moi. Toujours. Nous marchons toujours côte à côte. Nous avançons discrètement près des murs. C’est un réflexe. Je baisse les yeux vers mes pieds. Il sont chaussés de ballerines argentées à bouts pointus. Je regarde celles d’Iris. Les siennes sont roses paillettes. Même forme de chaussures, couleurs différentes.
Je repense alors à cette scène que je viens de voir avec Iris. Etonnant, ce qui venait de se passer dans la cour ! Avec les chevaux, les fermiers et l’air frais. Les pauvres animaux avaient l’air nouveaux et perturbés. Je ne les ai jamais vus à l’écurie.
J’écoute un instant le bruit des fines semelles sur le sol du manoir. Puis je tourne la tête vers ma sœur, une question en tête, et demande :
— Iris, les chevaux que nous avons vus par la fenêtre tout à l’heure….ils ne sont pas de la ferme ?
— Non je ne crois pas.
Petit silence puis elle reprit :
— Ils viennent de lointaines contrées..!
Je glousse légèrement, et Iris avec moi. Nous continuons de marcher en riant. Mais la sonnerie de l’horloge au bout du couloir nous saute aux oreilles. Je déglutis et je commence à me mordre la lèvre : qu’avons-nous oublié ? … La sonnerie est toujours là pour faire des reproches personnels. Iris bondit soudain, j’ai eu presque peur. Elle hurle indignement à mon attention :
— Haaa !! Mon Dieu, les maths, Madame d’Aubterre ! Elle s’écroule théâtralement au sol. Je m’exclame moi aussi sur un ton dramatique :
— Nous sommes effroyablement en retard !!
Je tends la main, telle un chevalier vers Iris, elle la prend et se relève comme une tragédienne fort troublée. Nous nous regardons encore une fois le sourire aux lèvres. Puis, ayant complètement abandonné nos personnages, en un clin d’œil, nous nous élançons dans le corridor.
Je relève rapidement ma jupe bleue claire et Iris sa jupe rose, et nous courons encore plus vite. Nos ballerines manquent de déraper à chaque virage. J’ai l’impression de passer ma vie à courir. Mais cette fois-ci, ce n’est pas pour faire la course mais une question de survie ! En retard face à Madame d’Aubterre… on peut mourir ! D’angoisse évidement ! Iris meurt souvent d’angoisse.
Nous tournons plus lentement dans un autre couloir. Iris et moi, comme coordonnées, nous nous arrêtons en même temps de courir. Freinées par une porte. Nous nous immobilisons devant. Je tends la main à Iris pour l’encourager…et pour m’encourager aussi. Iris presse mes doigts. Nous retenons notre souffle. Je sens l’odeur lisse du bois ciré de la grande porte. C’est la grande porte en bois massif de la salle d’étude.
— Bon, ne périssez pas pendant la guerre des fractions, s’il vous plait, me dit Iris, sur un ton suppliant et très « noble ».
Je réponds de la même voix :
— Cela ne me plairait point, croyez moi, mais je n’ai guère le choix. Les fractions sont armées de lances et d’épées aiguisées…!
Puis j’ajoute :
— Bon, chut !!!!!
Au moment où la porte grince, nous nous redressons et nous adoptons un air sage. Je pense : « Notre attitude sage va tenir aussi longtemps qu’Iris sur un cheval ! » Je me rappelle toutes les fois avec Edouard où nous avons monté des chevaux discrètement et fait la course, et aussi toutes les fois où Iris tombait théâtralement au bout de deux minutes de son cheval dans l’herbe…Ces moments sont si drôles ! Mais le grincement inquiétant de la porte me ramène à la réalité du moment.
Madame d’Aubterre apparaît toute entière juste derrière la porte qui vient de s’ouvrir. Madame d’Aubterre est une femme qui possède une beauté naturellement perçante. Elle vous regarde et vous avez l’impression que rien n’est à sa place en vous, ou pire, que vous n’êtes pas à votre place. C’est gênant, presque. Enfin, j’ai l’habitude. Je la regarde déjà dans les yeux, dans ces yeux couverts d’une paire de lunettes rondes. C’est une grande femme aux cheveux blonds tirés en un chignon complexe (j’aime bien m’imaginer sa longue chevelure lâchée dans le vent..). Elle porte une robe très à la mode des années 1840. Taille marquée, corset serré blanc, manches bouffantes vert émeraude, jupe large et vert émeraude aussi puis, chapeau à plume et gants ivoire.
Mais quelque chose change de mes habitudes avec Madame d’Aubterre. Nous sommes arrivées 42 secondes en retard et pourtant elle n’a pas l’air fâchée. Etrange, elle semble seulement un peu pressée. Bon, le temps ne s’est pas arrêté de défiler, il faut faire une révérence pour lui dire bonjour. J’exécute le mouvement de politesse, Iris regarde sa montre sous le nez de la préceptrice. Elle aussi, a-t-elle remarqué l’attitude légèrement inhabituelle de Madame d’Aubterre ? Sûrement, car elle lève un sourcil en scrutant le cadran comme si elle s’était trompée. Seulement ma sœur se rend alors compte que Madame d’Aubterre attend avec insistance de se faire saluer. Iris exécute aussi une révérence, mais les yeux dans le vague et elle regarde ses pieds, avec un air douteux. La préceptrice est sur le point de lever les yeux au ciel. Madame d’Aubterre, après cette minute d’humour pour moi, de latence pour elle, dit :
— Bonjour, Mesdemoiselles je vous attendais ici, mais aujourd’hui nous allons dans l’autre salle d’étude. J’en ai décidé ainsi.
C’est incroyable, on pourrait dire que Madame d’Aubterre est programmée pour parler. Elle sort toutes ses phrases en monologue compréhensible et rapide. C’est pas très humain…!
Tiens..! Je n’avais pas vu que notre préceptrice porte des sacs en cuir. Je le remarque car elle nous les tend (un chacune) en disant :
— Tenez, vos sacs de travail.
J’attrape le contenant proprement mais sans doute un peu rapidement car Madame d’Aubterre fait déjà les gros yeux ! Je m’en fiche, je regarde Iris, elle plonge ses yeux noisette dans les miens qui sont gris. Ce regard veut dire pour sûr :
—METTONS LES PATISSERIES DANS LE SAC !
Madame d’Aubterre passe sans un mot entre nous et ouvre la marche dans le couloir. Nous la suivons. Mais pour qu’elle entende des pas réguliers, nous avançons en pas chassés. Et hop, pas chassé, et hop pas chassé…. C’est tellement drôle ! Iris et moi nous plongeons chacune une main dans nos manches, nous avons camouflé nos pâtisseries dans une serviette, elle-même camouflée dans nos manches bouffantes. Les manches blanches se dégonflent, le tissu est tout fripé ! Nous glissons les précieuses pâtisseries dans les sacs en cuir. Tout ça en se mordant l’intérieur des joues pour s’empêcher d’éclater de rire et en faisant des pas chassés. L’opération terminée, nous continuons les pas chassés en imitant Madame d’Aubterre. Nous prenons des airs sévères et enjolivés, profonds et frissonnants. C’est vraiment dur de ne pas rire ! Iris l’imite si bien ! Tandis que j’observe ma sœur se moquer de notre préceptrice je vois une petite mèche ondulée détachée de sa coiffure. Les cheveux libres soulignent le contour de son visage fin. Tellement plus belle comme ça ! Je détortille une mèche de ma coiffure de tresses compliquées, elle tombe avec élégance.
(Quelques minutes plus tard)
Nous sommes toutes les trois au milieu des jardins, quelques papillons volètent au-dessus des bosquets de dahlias blancs et mauves. L’air est frais malgré le soleil doux. Nous sommes juste devant une toute petite cabane en pierres, aux volets fermés. Nous attendons derrière la préceptrice sur le pas de la porte. Oui nous attendons, mais pas sagement ! Iris et moi nous tournons en silence derrière Madame d’Aubterre pour faire gonfler nos jupes. C’est à qui la jupe gonflera le plus ! Pendant que nous nous agitons dans un bruit discret de tissus, Madame d’Aubterre tourne avec minutie la clé dans la serrure. Quand le déclic se fait entendre, Iris et moi arrangeons nos tenues et nous nous tenons droites sans bouger. Madame d’Aubterre entre dans ce qui se révèle être la salle d’étude d’extérieur (nous l’utilisons quand il fait bon). Madame d’Aubterre dit :
— Mesdemoiselles, vous êtes priées d’attendre que je mette la pièce en état avant d’entrer.
Sur ces mots, la préceptrice disparait dans l’obscurité de la cabane. Iris et moi nous regardons en en souriant malicieusement. Nous sommes heureuses d’étudier ici, dans la salle extérieure. Nous n’entendons que le bruit des talons de la préceptrice sur le plancher en bois clair. Les pas de Madame d’Aubterre soulève des volutes de poussière. Tandis que nous voyons un volet s’ouvrir en grinçant au fond de la pièce, nous entendons rouspéter Madame d’Aubterre :
— Je leurs avais pourtant dit à ces domestiques de nettoyer la pièce pour lundi !!
Je pouffe avec Iris, mais nous arrêtons immédiatement en pensant à la femme de ménage qui a oublié de nettoyer cette pièce. La pauvre ! Elle se fera certainement grondée ou pire. La palette des émotions défile car je tremble également d’excitation. Cette pièce, c’est l’une des plus grandes rigolades de ma vie ! Les plus grands rires retenus, les plus grosses blagues inventées. Et en plus le soir parfois, avec Edouard nous nous réunissons ici en secret !
Madame d’Aubterre installe nos deux grands bureaux. Iris trépigne d’impatience de retrouver cette pièce. Je partage sa hâte ! Nous regardons la préceptrice tirer péniblement les meubles vers le centre de la cabane. Je lui proposerais bien mon aide mais je n’ai pas le droit (tout comme Iris) de tirer des charges « lourdes ». Une fois la classe ré-installée, elle nous dit :
— Vous pouvez prendre place à présent. La préceptrice se retourne pour écrire quelque chose au tableau. Nous filons dans son dos vers nos bureaux. Iris qui a couru plus vite que moi (en faisant boum, boum sur le plancher) prend la place près de la fenêtre au fond. Moi le bureau près de la porte. Madame d’Aubterre nous dit en continuant d’écrire les règles et le thème du jour sur le tableau :
—Déballez vos cahiers de maths et la table de 8, je vous prie. Nous « déballons » comme un cadeau ensemble nos cahiers pour se moquer. Iris fait comme si elle était ravie, et moi surprise. Nous pouffons sans vraiment de retenue. Madame d’Aubterre a du nous entendre car elle soupire et se retourne. Elle jette un regard sévère à Iris qui a toujours un problème avec la table de huit. Iris frissonne, elle a perdu son rire. Les regards de notre préceptrice donne les chocottes. Je les connais, mais elle me les réserve pour quand je rate à la géométrie. Je comprends ce qu’elle ressent. Madame d’Aubterre se détourne, je jette un coup d’œil à Iris pour m’assurer que ça va. Iris hoche la tête, toujours un peu impressionnée. Mais elle ne me ment jamais sur ses ressentis. Alors je sais que ça va. La préceptrice écrit une série de 5 exercices de fractions au tableau. La craie crisse sur l’ardoise noire. Laissant des marques blanches que je m’empresse de déchiffrer. Des 5, des 6, des 3, des 12, des 21. Tous ces chiffres se mélangent et forment des sortes de codes. Je m’applique à recopier sur mon cahier. Iris aussi est concentrée.
Mais nous savons que c’est une concentration éphémère. La lumière à présent bien forte du matin renvoie le blanc du papier dans mes yeux. L’encre que j’y applique s’étale délicatement sur la feuille. Je regarde le relief de l’épais liquide noir sur le papier. Je trempe ma plume d’oie dans l’encrier en cristal. Puis je me mets à tracer les angles, les droites et les arrondis des chiffres. Madame d’Aubterre passe et repasse derrière nous. Elle arrête la main d’Iris. Je vois ça en vision périphérique. J’entends notre préceptrice dire :
— Ta-ta-ta-ta-ta. Tu es sûre que c’est un 9 ici ? Madame d’Aubterre a une très désagréable façon de parler. Iris rectifie. Elle trace un 6. Elle n’est vraiment plus concentrée ! Quelle bonne nouvelle ! Et moi je m’éloigne de l’univers des nombres au fur et à mesure que mon pied droit avance vers celui de ma sœur. Un tout petit coup de pied. Iris roule des yeux vers moi. Je me mets à écrire sur un coin de mon cahier :
—Quelle heure est-il, Madame Persil ?
—10h et quart, Madame Cafard, répond Iris en me montrant sa montre avec un regard malin.
Ho…! Cela fait seulement 15 minutes qu’on est en classe ! Je m’ennuie maintenant. J’écris sur un tout petit bout de papier que je glisse à Iris :
« Tellement envie de voir Edouard !!!!!!!! ».
Iris répond sur son cahier :
« Moi aussi !! Ces maths sont un véritable CAUCHEMAR !!!! »
« Et Madame d’Aubterre un Cafard !!!!!!!! »
Je masque difficilement un sourire sur mon visage. Iris déglutit pour ravaler son rire. Mais ma sœur laisse échapper un gloussement et Madame d’Aubterre l’entend. Malheur ! La préceptrice se lève bien lentement de sa chaise et marche d’un pas assuré et grand jusqu’à nous, nos bureaux, nos cahiers pleins de gribouillis et nos pots d’encre empilés maladroitement. Elle arrive entre nous. Elle observe avec lenteur nos bureaux désorganisés et les bouts de papiers que nous nous sommes envoyés. Mais avant qu’elle lise ce que nous avons écrit je les ramasse indignement et je les fourre dans mon sac en cuir. La préceptrice me dit :
— Violette, vous faites peut-être de meilleures copies que votre sœur mais votre comportement est tout aussi exécrable que celui d’Iris.
Je ne m’empêche pas vraiment de ricaner. Madame d’Aubterre vient de rallumer quelque chose en moi, un petit feu, une pointe d’amertume pour la préceptrice. Elle me répond :
— Cessez d’être insolente !
Je soupire en jetant un regard exaspéré à Madame d’Aubterre qui s’empêche de répliquer. Je recolle le nez à mon cahier mais je ne comprends plus rien au méli-mélo de chiffres. Je tourne discrètement la tête vers ma sœur. Iris ne dit rien mais quand elle croise mon regard elle m’en envoie un soutenant et coquin. Madame d’Aubterre repasse encore, j’essaie d’avoir l’air appliqué.
Mais alors que je me concentre de tout mon esprit, que ma main attend, crispée sur ma plume au dessus du papier, je sens quelque chose de bizarre. Une chaleur, douce et puissante. Comme si cette chaleur cultive le petit feu mais d’une manière plus douce. Elle emplit ma poitrine tandis qu’Iris me regarde l’air inquiet et que Madame d’Aubterre attend avec impatience que j’applique l’encre sur le papier. Mais la chaleur m’envoute, je ne sens plus qu’elle. J’ai l’impression d’être invisible, libre. Et pourtant rien n’a changé dans la petite classe. Les rideaux sont toujours les mêmes près des fenêtres et les bureaux taillés dans le même bois. L’extérieur chauffé par le soleil et Madame d’Aubterre pressurisante derrière moi ! Le monde est le même. Soudain je me ramène à la réalité. La chaleur continue seulement de m’interpeller, c’était une sensation que je n’ai jamais ressentie ! Qu’est-ce que c’est ?!